“Chaque match est différent”

DOMINIQUE GRÉGOIRE, 63 ANS, EST LE SPEAKER DU STADE DE GERLAND DEPUIS 1998. IL ÉVOQUE SON RÔLE.

 

Comment êtes-vous devenu speaker de l’OL ?

Dominique Grégoire : Quand mon prédécesseur, Marc Jean, a arrêté, les dirigeants du club – Marino Faccioli et Olivier Blanc – qui me connaissaient depuis longtemps dans mon rôle d’animateur (Lire encadré) m’ont contacté pour lui succéder. J’étais ravi et je n’ai pas hésité parce que je suis supporter de l’OL et que c’était une référence à mon enfance quand j’allais à Gerland avec mon père voir jouer les Chiesa, Di Nallo…

Vous vous souvenez de votre premier match au micro ?

Oui, bien sûr, contre Monaco juste après la Coupedu monde 1998. Il y avait Thierry Henry et Fabien Barthez en face. Moi qui avais alors surtout animé des matchs de basket, j’ai alors notamment vite découvert le poids des supporters dans le football quand ils sont vraiment fans de leur club.

Au foot, par exemple, je ne peux pas dire un mot positif sur un adversaire. C’est mal pris. (Rires)

Surtout que les supporters veulent être eux-mêmes les animateurs du stade et n’aiment pas les animations annexes : sponsors, LFP… Vous sentez-vous en concurrence avec eux ?

Oui, c’est vrai, c’est difficile parfois de cohabiter…Par exemple quand ils chantent alors que je fais une annonce au micro, là, c’est le merdier. Mais maintenant, ça va mieux car il y a eu des discussions au fil du temps… Et par exemple, si je vois qu’ils lancent un chant, je fais aussi attention et je décale l’info, sauf si elle est primordiale.

Et comment vous gérez votre rôle quand l’ambiance à Gerland est hostile ? Par exemple, la dernière année de Claude Puel à Lyon, c’était terrible.

Oui, quand je prononçais son nom notamment…

Exactement. Notamment lors de son dernier match à Gerland le 21 mai 2011 tout le monde attendait que vous annonciez le nom de Puel pour voir la réaction du stade. Comment vous gérez ces situations tendues ?

Pour le dernier match de Claude Puel à Gerland, j’ai mis la musique à fond juste derrière pour masquer un peu la bronca. Parce que je me mettais à sa place aussi… Parfois même à l’époque, on se demandait s’il fallait annoncer son nom avant les matchs… Parce que c’était chaud, hein…

Et il y a aussi des joueurs dans le collimateur des fans : Makoun avant, Gourcuff un peu aujourd’hui… Moi, je n’aime pas ça. Je trouve que c’est horrible de siffler des joueurs avant leur rentrée en jeu. C’est différent de le faire après, à la sortie. Alors, parfois, j’ai dit au micro qu’il ne fallait pas siffler nos joueurs. Après, les supporters ont aussi le droit de donner leur avis.

Ce qui est curieux dans votre rôle, c’est que votre voix va déclencher la bronca contre votre propre volonté !

Exactement. (Rires) Et quand c’est tendu, forcément je mets moins d’enthousiasme dans ma voix. Il faut faire attention à ça aussi. Pareil en fonction de l’affluence, je ne vais pas avoir la même voix s’il y a 40 000 ou 10 000 spectateurs. S’il n’y a personne, c’est pas la peine d’en faire trop, sinon t’es ridicule.

Comment se déroule une journée-typede match pour vous ?

J’arrive à Gerland 3 heures avant le coup d’envoi. On fait d’abord un point au siège du club avec mes collègues d’OL Images pour préparer la rencontre. Je vais ensuite au stade à H – 2 h 30 où on s’installe tranquillement dans notre cabine en Jean-Jaurès supérieur, au-dessus de la tribune de presse, on fait les premiers tests… Et à l’ouverture des portes à H – 1 h 30, on est prêts. Puis à H – 45, c’est l’arrivée des gardiens. J’annonce aussi la présence de Joël Bats, dont je suis proche. Ça me permet également une première prise de contact avec le public mais il y a alors généralement peu de monde, donc ça sert à rien d’en faire des tonnes. J’adresse aussi un mot de bienvenue à l’équipe visiteuse. Quand c’est Guingamp, ça va mais quand c’est Saint-Etienne, c’est plus compliqué ! Puis je descends sur la pelouse à H – 30 pour l’arrivée de l’équipe de l’OL. A H – 20, j’annonce la composition de l’équipe adverse puis c’est la mise en ambiance pour applaudir notre équipe qui va rentrer au vestiaire.

Ensuite, il y a le challenge Hyundai où trois candidats ont chacun deux tentatives pour toucher la barre en tirant dans le ballon pour gagner une voiture.

C’est déjà arrivé ?

Oui, déjà deux ou trois fois. Mais c’est quand même rare ! Ensuite à H – 10, j’annonce la composition de l’OL. Je donne les prénoms des joueurs et le public répond par les noms. J’ai amené ça pratiquement tout de suite du basket américain. J’ai aussi personnalisé mes messages avec par exemple des petits mots pour les Brésiliens, comme “Juninho dooo Braziouuuuu” ! Je l’ai fait naturellement. C’est sympa parce qu’après les gens le retiennent et m’en parlent. Ils me le font même faire pour leur messagerie de portable, c’est marrant !

Et puis, juste avant le match, depuis quelques mois, il y a aussi cet instant partagé avec les groupes de supporters à qui vous laissez le micro ?

Oui, depuis deux ans, on a l’Instant Supporters, ce fameux “clapping”, où les kop de supporters font le “Aou”. En fait, le club cherchait depuis un moment à installer une relation avec les fans avant le match, un instant propre à l’OL. Au début, on voulait un hymne mais c’est très diffi cile de trouver des paroles faisant l’unanimité. Et ils se sont alors dit pourquoi pas faire faire le “Aou” avant le match. Et ça rend bien. Ce qui est sympa, c’est le décalage entre le silence et le claquement des mains.

Et alors, ce fameux : “Allez, supporter”, ça vient d’où ?

En fait, au départ, moi-même, je ne faisais pas gaffe que je le répétais. Et à force de le dire, des gens m’en ont parlé et ça s’est installé. Et c’est devenu un peu une sorte de message subliminal.

Oui, parce que vous le dites souvent quand l’OL est mené ou en difficulté, non ?

C’est ça. (Sourires) C’est ma manière d’encourager le club.

Quel est votre rôle pendant le match ?

J’annonce les buts et les remplacements. Et même s’il y a forcément une routine, chaque match est différent et il faut rester sur le qui-vive parce qu’on ne sait jamais ce qu’il peut arriver. J’interviens par exemple assez souvent en cas de problèmes avec des supporters : utilisation de fumigènes, envahissement du terrain… Comme je suis juste à côté de la cabine du QG Sécurité, dès qu’il y a un problème signalé par le délégué de la Ligue depuis le terrain, le responsable Sécurité de l’OL vient me voir pour que je fasse une annonce en lisant un message officiel de la Ligue. Car la LFP est très attentive aux problèmes de sécurité, on participe d’ailleurs chaque année après la trêve hivernale à une réunion à la Ligue à ce sujet avec tous les speakers de stade. Puis à la mi-temps, j’anime le challenge Orange avec deux équipes de jeunes d’U15 de la région, qui doivent marquer des buts dans les deux cages. C’est très sympa, on voit les gamins très contents avec les yeux qui brillent…

Et quand l’arbitre siffle la fin du match, votre soirée est terminée ?

Non, car j’ai alors encore une petite mission d’animation, avec les VIP, dans le chapiteau blanc derrière la tribune Jean-Jaurès, “L’Espace Lounge”, où, après chaque rencontre, un joueur vient notamment pour des dédicaces et des photos. Puis je quitte Gerland environ 1 heure 30 après la rencontre. Donc, je reste entre 6 et 7 heures sur place au final.

Vous avez déjà raté des matchs ?

En 17 ans, j’en ai raté seulement 3 durant l’hiver 2006 parce que je me suis fait opérer et je suis resté un mois convalescent. Sinon, enrhumé, grippé, j’y vais ! (Rires)

Après 17 ans à Gerland, comment vous envisagez le déménagement à Décines ?

Ça va être un changement extraordinaire. Au niveau technique, de la qualité sonore notamment, on passerait du Moyen Age à du hightech. Et puis, avec déjà 40 000 derrière toi, c’est puissant, ça pousse ! (Il souffl e) Donc 20 000 de plus, c’est pas mal hein ! (Sourires)
Cependant, pour l’instant, je ne me projette pas forcément sur le nouveau stade parce que ce ne sera pas forcément moi…

Ah bon, pourquoi ?

Lorsqu’on opère un changement aussi important, il y a forcément beaucoup de changements dans tout le puzzle, j’imagine. Peut-être qu’ils vont mettre en place une nouvelle structure d’animation, créer des postes… Même si j’adorerais que ce soit moi ! Car je suis toujours aussi motivé.

Propos recueillispar Nathalie Collet.

PLUSIEURS CORDES À SON ARC

Pur Lyonnais, Dominique Grégoire, 63 ans, a vécu son enfance dans le 7e arrondissement, “pas loin du stade”. Il a grandi dans une famille très modeste. Son père, René, était cheminot et sa mère, Simone, élevait ses quatre fi ls. Il a arrêté l’école en 3e car il voulait devenir styliste de mode. “Mais il y a alors eu confusion dans mon dossier d’inscription au lycée de La Martinière. Ils ont cru que j’étais une fille et envoyaient donc des courriers à “Mademoiselle Dominique Grégoire” ! Je n’ai pas fait attention à ça et le jour de la rentrée, je me suis pointé au lycée mais c’était réservé aux jeunes fi lles.” (Rires) Ce bon basketteur, qui jouera jusqu’en Nationale 2 à l’Amicale laïque Gerland Mouche, va alors enchaîner les petits boulots à droite et à gauche, notamment dans les magasins de sport Team 5, devenus depuis la chaîne Go Sport. Il découvre ensuite l’animation événementielle dans le

sport, le tennis en priorité. Il anime aussi les matchs du club de basket de Jet Lyon. Il monte alors une structure d’animation car ce métier lui plaît. “Prendre le micro pour moi, c’est naturel, je ne suis pas timide.”

Depuis il aide aussi sa compagne, Muriel, au sein de l’agence de communication Oui Art. “J’interviens sur certains dossiers : pour trouver un nom de marque, un fil conducteursur un film vidéo…” Par ailleurs, Dominique

Grégoire est passionné de peinture et il expose ses toiles très modernes depuis 20 ans. Il a même vendu des tableaux à plusieurs joueurs lyonnais : Cris, Claudio Caçapa, Kim Källström… “Kim m’en a notamment acheté deux, dont une toile de 2 mètres pour les 30 ans de sa femme, que je lui ai envoyée en Suède.”